Vidéo : le risque de se mettre hors-jeu

La Ligue nationale de football professionnel l’a officialisé : l’arbitrage avec assistance vidéo sera lancé l’année prochaine sur les terrains des matches de première division française. Un serpent de mer depuis quelques années, qui deviendra donc réalité au plus haut niveau. L’opposition sur la vidéo dans l’arbitrage du football est devenue depuis une petite dizaine d’années un point de clivage structurant entre les différents acteurs de ce sport. Chacune de ses parties prenantes possède un avis, généralement tranché, sur la question. Le différend façonne les échanges et esquisse les enjeux du football de demain. La technologie contre la tradition, la machine face à l’humain, les anciens versus les modernes.

A l’heure où de nombreux débats se développent légitimement autour de la question de l’efficacité technique d’un tel dispositif, une autre question doit être posée, celle de l’authenticité. Car au-delà de savoir si la vidéo permettra de diminuer les erreurs d’arbitrage et constituera un réducteur d’incertitude, il faut s’interroger sur ce qu’elle induit en terme d’identité du football. Le postulat de cet article est clair : en modifiant la cognition d’un sport, on en modifie l’identité.

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Les règles façonnent le sport qu’elles encadrent 

Le football est un sport simple, aux règles peu nombreuses. C’est le seul sport pouvant être joué partout, sur n’importe quelle surface. Le nombre de joueurs peut être variable sans que cela n’entrave le plaisir du jeu ni son essence. Sur la plage, sur le bitume, sur gazon ou en salle, pieds nus ou en chaussures. C’est le sport universel par excellence. En comparaison avec d’autres sports de balle, qu’ils soient collectifs comme le basket ou individuels comme le tennis, le football est minimaliste. Le footballeur du dimanche n’a nul besoin de filets, de poteaux, de raquettes, de casque, de pelouse, de batte ou de panier. Juste d’un objet faisant office de ballon.

Au contraire d’autres sports collectifs où les actions autorisées sont strictement définies, le football, par la simplicité de ses règles, offre un cadre d’expression large. Les équipes évoluent dans le schéma tactique qu’elles souhaitent, avec le rythme qu’elles veulent et selon une écriture libre. Tout l’inverse par exemple du football américain, dans lequel le déroulement des actions est rigoureusement réglé et s’opère dans un cadre tactique certes très riche mais extrêmement précis. Le basket, avec son « marcher » ou l’interdiction de revenir dans sa zone avec le ballon une fois celle-ci franchie, ou le rugby et l’impossibilité d’effectuer une passe à la main vers l’avant, procèdent de la même approche. Au football, en dehors du hors-jeu et de la prise à la main du gardien après une passe d’un coéquipier, les possibilités d’expression du jeu sont infinies.

Ces caractéristiques que sont la simplicité des règles et la liberté d’action façonnent un sport universel. Elles contribuent à créer des représentations de jeu qui lui sont propres et à dessiner l’identité du football.

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La vidéo change la manière dont on appréhende le football

Or avec la vidéo, ces caractéristiques tendent à être menacées. La vidéo fait peser un risque identitaire sur le football. Cette technologie n’est certes pas une nouvelle « loi » ajoutée aux lois du jeu officielles. Elle ne modifie donc pas ce qu’il est possible de faire ou de ne pas faire. Elle modifie en fait, de façon potentiellement radicale, le prisme au travers duquel un match de football est appréhendé. En déplaçant la focale du jugement des yeux d’un être humain présent sur le terrain (l’arbitre) vers l’image renvoyée sur des écrans dans une cabine, la vidéo bouleverse la cognition du football. Devant a priori constituer une aide à l’interprétation, elle se révèle en fait un biais cognitif qui fausse le jugement au lieu de l’affiner.

Par extension, elle modifie la manière dont on traite ce sport et comment on en parle, le présente, l’envisage et s’adresse à lui. Par les médias, mais aussi par les spectateurs. La vidéo change la façon dont on aborde le football dans la société et sa représentation médiatique. Les télévisions, qui paient très cher leurs droits de diffusion, sont généralement favorables à l’introduction de cette technologie. Un arbitrage vidéo, ce serait selon elles l’assurance d’offrir aux abonnés (le football est majoritairement diffusé sur des canaux payants) un spectacle calibré dont la part d’incertitude serait a priori réduite par la technologie. Les matches proposés ne seraient pas soumis à l’aléatoire de la décision arbitrale et à son humaine part d’erreur. Le téléspectateur aurait le sentiment d’être dans la situation privilégiée de celui qui voit la faute mieux que les personnes installées en tribunes. Un gage de qualité a priori, une apparente assurance de continuité dans la qualité du spectacle proposé. Semaine après semaine, on aurait la conviction que ce qu’on regarde est « fiable » et non sujet à discussion quant à son déroulé.

Pourtant les diffuseurs auraient tort de croire que l’adoption de la vidéo leur permettraient de mieux satisfaire les téléspectateurs. Ce que veut le client de football, c’est aussi pouvoir râler sur telle faute non sifflée, c’est également aimer détester tel joueur qu’il estime maladroit, c’est en sus rejouer sans cesse dans les discussions le match qu’on estime floué par un mauvais arbitrage. La vidéo, c’est peut-être gagner en propreté, en clarté, en netteté. Mais c’est surtout perdre une bonne part de la saveur d’un match de football et de ce qui constitue des traits saillants de son identité.

Laisser la vidéo entrer dans l’arbitrage du football professionnel, c’est effacer toute une part des caractéristiques du football. C’est tirer un trait sur les discussions de comptoir, emplies de mauvaise foi et d’esprit partisan, qui alimentent pourtant les bistrots et les cafétérias les lendemains de match. C’est empêcher tout débat dans les médias, sur les plateaux télé, arrêter tout sondage sur les faits de jeu, éradiquer toute passion, toute humanité.

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Il n’y a pas d’erreur d’arbitrage

Car dans l’histoire du football, les polémiques sur l’arbitrage ne manquent pas. Certaines sont mêmes devenues mythiques. Elles font le sel des après-match. « La main de Dieu » de Maradona en 1986 contre l’Angleterre, le tir de Geoff Hurst contre l’Allemagne en 1966, et, plus récemment, la fameuse mimine de Thierry Henry jouant à la pelote basque contre l’Irlande… Trois exemples parmi d’autres. Trois cas d’école devenus symboles des possibles « erreurs » arbitrales dans le football. Trois événements polémiques dont les partisans et les adversaires de la vidéo se servent pour étayer leurs thèses. Les faits de jeu litigieux sont nombreux dans le football et d’autant plus marquants qu’ils ont souvent des conséquences déterminantes sur le reste des compétitions. Des actions douteuses certes, des décisions erronées peut-être, mais des instants magiques restés comme des moments d’Histoire.

Les supposés problèmes liés à l’arbitrage sont devenus l’un des facteurs explicatifs majeurs du déroulé d’une rencontre. Plutôt que de parler de niveau de jeu, de tactique, de technique, les commentateurs se focalisent beaucoup sur la manière dont le match a été arbitré. En Italie, en Espagne, en France, les débats sur l’arbitrage tendent à dépasser en quantité et en légitimité les discussions sur le jeu en lui-même et la qualité des matches. L’arbitrage, de plus en plus, est érigé comme l’élément déterminant de la victoire ou de la défaite d’une équipe, comme le point central autour duquel se déciderait l’issue d’une rencontre.

C’est ignorer toute ce qui fait la particularité du football. L’arbitre n’est pas un juge. Il est celui qui « arbitre » entre différents éléments. Dans le football, la réponse à donner suite à un fait de jeu est en effet par essence subjective. Les données d’un match ne sont jamais explicites, elles se dévoilent sous l’impulsion d’une action mentale : l’interprétation. Négliger cette dimension de l’interprétation, par nature spontanée et partiale, c’est ne pas comprendre ce qu’est le football. L’interprétation d’une action de jeu est affaire d’appréciation, de jugement contextuel, de capacité d’appréhension globale. On ne juge pas de la même manière un tacle agressif effectué en début de match et une action similaire répétée plusieurs fois par le même joueur au cours du match. L’enjeu du match influe également sur l’arbitrage. On n’arbitre pas un Caen-Dijon de la même manière qu’un Barça-Real. Les supposées « erreurs » d’arbitrage (le terme est erroné en raison de la dimension interprétative du football) apparaissent bien comme partie intégrante du football.

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Le football, petit monde social qui reflète la subjectivité de l’être

Un match de football ne se réduit ainsi pas à la somme des actions effectuées successivement par les joueurs. Il est un microcosme multidimensionnel qui se comprend selon des modalités temporelles, géographiques, humaines, psychologiques… Le football n’est pas objectif, il est subjectif. Il est un rapport social entre ses acteurs, un ensemble d’interactions entre ses protagonistes. Penser que la vidéo permettra de fixer le sens d’un fait de jeu et lui conférera une dimension objective est illusoire.

Les règles de ce jeu sont profondément humaines dans la mesure où elles reposent non pas sur l’analyse de données objectives mais sur la faculté de tri des informations par un cerveau humain. Un tel parti pris peut paraître injuste car imparfait. Il constitue au contraire l’un des socles faisant la beauté du football. Quand on regarde un match avec des amis, aucun n’est d’accord sur l’interprétation à donner à une action qui repasse au ralenti. La vidéo permet seulement d’apprécier une action sous plusieurs angles de vue. Mais la fameuse « intentionnalité » d’une faute n’est pas explicitée.

À rebours des sports dont les conséquences des règles sont explicites, dans lesquels la part laissée à l’interprétation est minime, le football possède les règles les plus subjectives du sport. En d’autres termes, il symbolise le fonctionnement du comportement humain et des interactions sociales. Remettre en cause cette dimension subjective par l’objectivation supposée de la vidéo, c’est changer le football de manière anthropologique.

En définitive, la vidéo semble mettre à mal l’authenticité du football. Un axiome simple permet de résumer le problème qu’une telle technologie pose à l’essence de ce jeu : le foot est un catalyseur des rapports entre acteurs sociaux. Les rapports entre acteurs sociaux sont faits d’injustices et d’incertitudes. L’incertitude doit rester une part substantielle du football pour que celui-ci conserve son humanité. Non à la vidéo.

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