Les stades de football vont-ils devenir des safe spaces ?

Dimanche dernier, le match entre l’AS Saint-Etienne et l’Olympique lyonnais a été une nouvelle preuve de la difficulté du pays à saisir la dimension anthropologique du football. Les réactions outrées des commentateurs face au déploiement d’un tifo dans les tribunes stéphanoises et à ce qu’on appellera par facilité « l’affaire Fekir » s’expliquent par leur incapacité à cerner le seuil de tolérance à la violence dans la sphère du football.

L’opposition entre « Sainté » et Lyon est la seule en première division, avec Nice-Monaco, à mériter véritablement l’appellation de « derby », dans la mesure où elle met aux prises deux villes issues de la même région et séparées de moins de 60 kilomètres. Ces rencontres donnent toujours lieu à des matches tendus, la rivalité entre foréziens et rhodaniens étant forte et historiquement ancrée dans les mentalités collectives.

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Folklore et provoc’

Dimanche dernier, comme chaque soir de derby, la tension était vive.  En ouverture du match, les supporters ont, comme le veut la tradition, déployé des tifos dans les virages. Ces animations, parfois de mauvais goût, souvent spectaculaires et drôles, trouvent leur origine en Italie et font partie du folklore du football. Les supporters y font montre de leur talent de dessinateurs, de chorégraphes et de chanteurs. Ce soir-là, les supporters des Verts avaient choisis comme souvent dans ces cas-là de verser dans l’humour acide. En référence au passé cinématographique de la ville voisine, ils avaient déployé les termes « Pas de cinéma, ce soir on a La Haine », accompagné d’une représentation des trois protagonistes de ce film qu’on peut désormais considérer comme faisant partie du patrimoine culturel français. Un peu d’agressivité, un peu de second degré et une animation plutôt esthétique et réussie.

En clôture de ce match, le capitaine de l’OL Nabil Fekir, auteur d’un match de grande classe qui fut aussi un combat de tous les instants lors duquel il reçut un important nombre de coups, marqua le cinquième but de son équipe. Humiliation pour les uns, jouissance pour les autres. Tout à son exultation, il se mit face à la tribune adverse, enleva son maillot et le brandit d’un air bravache face aux supporters stéphanois. Ecoeurement, pétage de plomb, début d’envahissement de terrain. Entrée des CRS, cordon de sécurité, retour des joeurs au vestiaire. Attente interminable, reprise du match 30 minutes après devant des tribunes vides, fin du match.

Ces deux faits, tifo et célébration de but, ont cristallisé depuis tous les commentaires. La commission de discipline de la Ligue de football, avatar typiquement français des comités Théodule auxquels on a recours à tous les échelons de pouvoir pour traiter des sujets qui n’en sont pas, s’est sentie immédiatement obligée de se saisir des deux affaires. Fekir est sommé de venir s’expliquer sur son geste. On fait porter aux joueurs un supposé devoir d’exemplarité universelle qu’ils n’ont pas à tenir. Assez cocasse lorsque depuis un groupe de supporter des Verts a précisé que le mouvement de foule n’était pas en réaction au geste de Fekir mais par mécontentement face à la politique générale du club. A son tour, le Conseil national de l’éthique (CNE), puisqu’on estime en France avoir besoin d’organisations publiques pour veiller au bon comportement des citoyens, a décidé de saisir cette même commission. Cette fois-ci, c’est le fameux tifo qui est visé au motif « qu’un tel message incite à un comportement antisportif et contraire aux valeurs du football ». Amusant quand depuis un groupe de supporter lyonnais a apporté son soutien au tifo adverse. Les supporters dans leur majorité connaissent et maîtrisent les codes de leur sport et savent « faire la part des choses ».

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Jeu de balle ne veut pas dire moral

Arrêtons-nous un instant sur les termes du communiqué du CNE, car en leur sein se trouve peut-être le fond du problème : l’incapacité des élites politico-médiatiques du pays à comprendre ce qu’est le football et à en appréhender les dimensions sociétales. Les « valeurs du football » n’existent pas. Les valeurs du football sont celles d’une société à un moment donné, dans un contexte donné. Le mythe de « l’esprit de Coubertin » a la vie dure et continue de fausser le regard que les élites dirigeantes posent sur le football.

Deux faits relativement anodins (un tifo et une célébration) sont ici montés en épingle au nom d’une supposée atteinte à la morale. Spécialiste des parangons de vertu donneurs de leçons, la France est bien ce « pays qui n’aime pas le foot », pour reprendre le titre de l’excellent ouvrage du journaliste de So Foot Joachim Barbier. On voudrait en fait imposer un football dénué de passions, vidé de ses ressorts émotionnels pour le transformer en produit aseptisé et sans aspérité. Belle hypocrisie quand on sait que les diffuseurs télévisuels sont les premiers à faire la publicité des retransmissions à venir en utilisant les images des tifos, des fumigènes et des célébrations des joueurs.

Or le football n’a pas à être vecteur de moralité. Au contraire, il apparaît même comme une soupape de liberté individuelle, dans une société sans cesse plus corsetée par un amoncellement de normes, d’interdictions et d’injonctions culpabilisantes. Le football se nourrit de rivalités, de chambrage. Ce sont toutes ces petites histoires qui contribuent à écrire son histoire. Elles passionnent les supporters, les animent et donnent son épaisseur à ce jeu qui ne demeure pas le sport roi uniquement pour des raisons sportives. Le football est un fait social et en ce sens, il touche l’ensemble des composantes du monde social.

Un espace catharsistique

Le stade de football, c’est cet espace clos dans lequel une foule d’individus se retrouve pour partager sa passion pour une équipe. C’est un lieu où il est permis, dans un temps donné, que l’émotion prenne le pas sur la raison. Dans lequel les supporters peuvent accomplir ce phénomène fondamental car vital dans une société : la catharsis. Remontant à l’Antiquité puis théorisée en termes psychanalytiques au XIXème siècle, elle désigne le rapport d’un public à un spectacle par sublimation des pulsions.

C’était en Grèce antique l’un des objets du théâtre, qui mettait à voir des tragédies et des actes répréhensibles. Très différent de nos représentations scéniques actuelles, il autorisait les spectateurs à s’exprimer pendant la pièce et à prendre partie pour tel ou tel personnage. En plus des comédiens et des spectateurs, un tiers intervenait : placé sur le côté, le choeur commentait ce qui se déroulait et donnait son avis sur les actions des personnages. Il était la voix de la raison de la pièce, en tout cas son cadre. En représentant la violence et le mal, les comédiens permettaient aux spectateurs d’accomplir leurs pulsions par transfert, sans passage à l’acte. La représentation permettait aux citoyens d’accomplir une démarche catharsistique.

Par ailleurs, depuis les travaux du sociologue Norbert Elias, on sait qu’une société s’élabore notamment sur un processus de « civilisation des moeurs ». Suivant ce processus historique de longue durée, les humains « s’appliquent […] à refouler tout ce qu’ils ressentent en eux-mêmes comme relevant de leur “nature animale” ». La violence est refoulée, les relations sociales sont pacifiées. Par la double contrainte de l’extérieur et de l’intérieur, les individus apprennent à contrôler leurs pulsions primitives. Chaque membre de la société en vient à exercer une auto contrainte en soumettant ses pulsions à sa raison. La maîtrise de soi devient la forme dominante de la conduite. Michel Foucault va dans ce sens quand il explique qu’un ensemble de cadres juridico-policiers permet de réprimer les comportements dits déviants en les soumettant à des sanctions. Par ce « dressage » progressif, un changement anthropologique s’opère et les individus font société.

Cependant, parce que l’Homme demeure une entité traversée de passions, il élabore au cours de l’Histoire des mécanismes de « respiration » qui lui permettent légalement de faire sortir son refoulé. La diminution générale de la violence n’empêche par la persistance d’univers sociaux où elle subsiste.

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C’est ce qu’il se produit lors d’un match de football. Façon d’apprendre à se contrôler soi-même par des règles lorsqu’on joue, le sport a également pour conséquence d’être regardé par des spectateurs qui sont « pris par le jeu ». Si l’enjeu des règles est justement d’éviter la violence aveugle sur le terrain, elles n’empêchent pas les joueurs et le public de s’exprimer émotionnellement (N. Elias, Sport et civilisation). Dans un cadre géographiquement et temporellement limité et borné par des lois, un spectacle est donné à voir à un public. Celui-ci, en le recevant, ressent un certain nombre d’émotions qu’il a la possibilité d’extérioriser par l’invective, le cri, le chant … Les affrontements sportifs se conçoivent comme des rituels permettant à l’individu qui y prend part de relâcher le contrôle de ses émotions et d’opérer une objectivation de son rapport à celles-ci. En assistant à un spectacle possédant une dimension dramatique, il s’identifie aux joueurs. Il extériorise ainsi ses passions et libère ses pulsions.

Le risque du politiquement correct

Or, par frénésie interventionniste, on entend déposséder les supporters de cet espace d’expression. Finalement, le risque serait de voir le football rattrapé par un phénomène provenant des pays anglo-saxons et de plus en plus présent chez nous. Le malheureux politiquement correct qui, sous couvert de favoriser le « vivre-ensemble » et de lutter contre les discriminations, induit en fait un contrôle chaque jour plus poussé des comportements individuels. L’une des expressions de ce politiquement correct est le safe space, ou « espace sécurisé ». Développé initialement dans les universités, il a pour but de garantir aux étudiants de n’être exposé à aucune remarque divergente. Bafouement de la liberté d’expression, enfermement des individus dans leur stigmate identitaire supposé (couleur de peau, orientation sexuelle, aptitudes physiques ou mentales…), victimisation entretenue, sont les corollaires de cette construction inhibitrice s’opérant en-dehors du réel. Elle présuppose des individus déresponsabilisés, incapables de recul et inaptes à tolérer le désaccord.

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Il ne s’agit pas ici de cautionner l’envahissement de terrain mené par quelques supporters vite retournés dans leur tribune. Les manifestations de violence physique relèvent bien évidemment du domaine pénal et doivent être condamnées. Cependant, à vouloir appréhender de manière indissociée des actes très différents, on finit par les traiter tous avec le marqueur de l’opprobre. Soucieux de lutter contre tout et n’importe quoi, désireux de lisser les comportements, on finit par uniformiser la société et par la vider de sens.

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