Neymar au PSG, le transfert qui redistribue le jeu

C’est l’histoire d’un transfert qui a tout changé. Si l’expression «… du siècle » est souvent galvaudée et employée de manière excessive, force est de constater que celle-ci s’applique parfaitement au transfert du Brésilien Neymar au Paris Saint-Germain. Ce mouvement relève en effet de ressorts inédits et recouvre une ampleur inégalée. C’est bel et bien un événement, à savoir un fait unique et sans précédent. A plus d’un titre.

Paris Saint-Germain F.C. - Neymar Jr Press Conference

Braquage légal

Le transfert de Neymar a d’abord un impact sur les pratiques employées pour effectuer des transferts dans le secteur du football international. Tout aussi surprenant que cela puisse paraître, le PSG a joué ici le rôle d’outsider. Avec un répertoire d’action novateur, il a bousculé les positions établies. En décidant de débourser la clause libératoire de 222 M€ pour pouvoir recruter le joueur sans passer par la case « négociations », la direction parisienne a cassé tous les codes établis jusqu’ici. Le PSG et le Barça n’ont en fait jamais directement parlé de Neymar. En payant la clause, le club parisien s’est libéré de la contrainte du jeu de la négociation du transfert. Les clubs actuellement dominants dans le football, comme le FC Barcelone, seront contraints à l’avenir d’agir en tenant compte de cette nouvelle donne. Le PSG a adopté en quelque sorte une démarche disruptive. Après ce transfert rocambolesque, la physionomie du secteur du football est changée. Rien ne sera plus comme avant.

neymar-nasser-al-khelaifi-psg-04082017_ukbd8zrhj1k71e5eovjtgtv3c

Il n’était pas forcément légitime d’attaquer brutalement le FC Barcelone en se concentrant sur la clause, mais cela était légal. Plus qu’un recours à une démarche normative déterminant le bien du mal, le juste de l’injuste, le PSG a agi sur un mode pragmatique en visant l’efficacité. Après six ans d’apprentissage des règles du jeu du football international, Qatar Sports Investments s’est familiarisé avec ses pratiques et en a renforcé sa maîtrise. L’actionnaire qatari a tiré profit des errements d’un acteur catalan qui se reposait sur ses lauriers depuis un certain nombre d’années. Ramolli sur ses positions, routinisé, le Barça n’avait pas anticipé que la clause qu’il avait lui-même fixée au contrat de son joueur n’était pas assez dissuasive pour ne pas avoir à faire face un jour à une offensive d’un concurrent. Le club barcelonais, en incluant une telle clause pensait avoir verrouillé le contrat du Brésilien. Il n’imaginait pas qu’un concurrent puisse un jour décider de régler pareille somme. Le PSG a en fait pris les Blaugranas à leur propre jeu.  En remportant un rapport de force qui avait commencé à s’établir de manière générale en 2013 avec le club catalan, il s’est placé au centre du champ. En faisant valoir sa puissance de frappe, il a favorisé sa position et, surtout, a imposé sa propre logique. Le Barça a été rattrapé par le marché par un coup tactique qu’il n’avait pas anticipé.

La manière dont le récit médiatique du transfert s’est opérée marque également une évolution qu’il faut relever. Si les réseaux sociaux se sont fait dans tous les domaines le terrain privilégié des rumeurs et fake news de toutes sortes, dans le storytelling Neymar, les informations « véritables » y ont systématiquement été dévoilées en premier. Les scoops ont été diffusés principalement sur Twitter par des comptes ne relevant pas de la sphère médiatique traditionnelle. Ces informations ont souvent été le fait de personnes anonymes, très bien renseignées. Elles se sont par la suite vérifiées exactes, lorsqu’elles ont été reprises ensuite par des médias classiques. Ces organes de presse traditionnels s’en sont trouvés eux-mêmes bousculés dans leur course à l’exclusivité par ces nouveaux acteurs relativement mystérieux. Les acteurs directs du dossier (joueurs, agents, clubs…) y sont aussi allés de leur participation sur les réseaux, alimentant eux aussi le récit, l’épisode le plus symbolique restant bien entendu le fameux « Se queda » de Gerard Piqué. Les réseaux sociaux sont des outils par lesquels tout un chacun peut se muer en vecteur d’information. L’affaire Neymar a semble-t-il fait passer un cap à ce phénomène, par la répétition du mécanisme et la fiabilité des sources.

sequeda

Polarisation et renforcement de la rivalité

La méthode adoptée par le Paris-SG et le transfert qui en a découlé contribuent à la polarisation des positions de chacun. Le club catalan, échaudé d’avoir été malmené par le club parisien, après n’avoir pas réussi de son côté à lui arracher Marco Verratti au mois de juillet, a depuis commencé à prendre contact avec plusieurs clubs européens afin de monter un front anti-PSG. Le Bayern et la Juventus ont déjà rejoint le mouvement des clubs que l’on pourrait qualifier d’établis ou de conservateurs. A l’opposé, un ensemble d’institutions soutenant la démarche du PSG commence également à se façonner. Sans surprise, on y retrouve Manchester City, qui bien que propriété des rivaux régionaux d’Abu Dhabi, a adopté le même schéma de développement que le PSG. Le Real Madrid, lui, est tout content de voir son ennemi barcelonais se faire malmener de la sorte. Dans son sillage, les suiveurs merengue se font un plaisir de se moquer de leurs homologues catalans. Si les dirigeants du Bayern Karl-Heinz Rummenigge  et Uli Hoeness, celui-ci condamné par le passé pour une fraude fiscale de 28 M€, jouent les parangons de vertu et se pincent le nez devant tant de vulgarité pécuniaire, leur entraîneur Carlo Ancelotti a pour sa part estimé que l’attaquant brésilien « valait son prix ». Le manager mancunien José Mourinho y est allé de sa provocation habituelle en déclarant carrément que Neymar à 222 M€ n’était « pas cher ». Dans la lignée de ces prises de position, on pourrait retrouver à terme à échelle européenne ce qui existe déjà en Bundesliga. Le championnat allemand est en effet traversé de débats entre clubs « traditionnels », ancrés depuis des dizaines d’années dans le paysage, Bayern en tête, et clubs « parvenus », qui viennent troubler le jeu grâce aux fonds de riches propriétaires, comme Wolfsburg ou le RB Leipzig.

josep-maria-bartomeu-barca-21817

Le transfert de Neymar au PSG bouscule les positions établies. Les acteurs dominants et installés s’en trouvent déstabilisés et vexés. Le FC Barcelone, en suivant une mécanique bien huilée de juridiciarisation de ses rapports avec ses concurrents, a d’ailleurs menacé de porter plainte contre le PSG. Le club tarde de plus à effectuer les dernières démarches administratives autour du transfert, empêchant légalement Neymar d’effectuer enfin ses premiers pas sous ses nouvelles couleurs. Ce réflexe d’en appeler à l’application des règles et au respect du Droit s’envisage comme une réaction classique de la part d’acteurs en position dominante dans le secteur dans le but de contester une démarche qui remet en question leur place. Le Barça et la Liga espagnole ont démontré qu’elles étaient décidées à ne pas jouer le jeu, en invoquant notamment des manquements supposés au Fair play financier. Celui-ci stipule qu’il est interdit pour un club de dépenser plus que ce qu’il ne gagne. Depuis son intronisation, il est pourtant perçu par certains comme un moyen de figer les positions établies et de freiner l’entrée de nouveaux arrivants sur le marché. Le système de légitimation propre à un secteur peut avoir tendance à bloquer la dynamique des échanges en son sein quand il se routinise. Le PSG a fait une démonstration de puissance, en faisant triompher dans son jeu avec le FC Barcelone sa propre volonté, malgré les résistances de l’institution catalane.

Cette situation permet ainsi au PSG de continuer de construire une rivalité de plus en plus affirmée au fil des saisons avec son homologue catalan. Le sport se nourrit d’inimités entre différents acteurs. L’épisode Neymar cristallise les tensions et rebat les cartes. Le Paris Saint-Germain ne se sentait pas encore accepté à la table des grands d’Europe desquels il tapait à la porte depuis 2011 ? Il avait ressenti l’écart qui le séparait du FC Barcelone dans la gestion mentale et le jeu d’influence auprès de l’UEFA  autour du huitième de finale de Ligue des champions du mois de mars ? Le club parisien prend désormais une position très claire de prétendant aux premières places en démontrant qu’il n’est plus un challenger. Piqués au vif par l’humiliation reçue sur le terrain au mois de mars puis par l’insistance du Barça à débaucher Verratti, les dirigeants parisiens ont réagi avec une ampleur jamais observée dans le football.

Capital symbolique et soft power

L’arrivée de Neymar à Paris doit également être envisagée sous l’aspect du symbolique. David Beckham avait déjà en son temps constitué un coup pertinent qui avait permis au PSG de profiter des six derniers mois de carrière du Spice Boy pour développer sa présence en Asie et en requérir des bénéfices conséquents en terme d’image. Avec Neymar, le club parisien fait encore plus fort. Il coche toutes les cases de la rentabilité sportive, économique et communicationnelle. Le prodige brésilien est encore jeune (25 ans), possède déjà un solide palmarès mais rêve de décrocher le Ballon d’or et de se développer en dehors de la présence encombrante de Lionel Messi, qui prend toute la place au Barça. Il constitue depuis sa majorité une marque solidement établie au Brésil et à l’international. Il est le leader d’une Seleçao qui rêve de retrouver le toit du monde et entend revêtir un rôle similaire en club pour permettre au Paris Saint-Germain de décrocher sa première Ligue des champions. En d’autre termes, s’il n’est actuellement que le troisième joueur mondial, en tant que sportif et en tant que marque, derrière Messi et Cristiano Ronaldo, il devrait logiquement à terme devenir le numéro 1, les carrières n’étant pas éternelles. En prenant Cristiano, le club de la capitale aurait engagé un joueur déjà « achevé », à la carrière pleine et à l’image instituée. En se tournant vers le Monégasque Kylian Mbappé, le PSG recruterait un joueur au potentiel à découvrir et à l’image à construire. En jetant son dévolu sur l’ancien attaquant de Santos, il embauche un joueur déjà phénoménal, à l’image de marque déjà forte, aux actifs publicitaires très vastes, mais qui a encore beaucoup à faire s’il veut un jour être considéré comme l’un des plus grands joueurs de l’histoire.  Le PSG mise donc sur un joueur au milieu de sa carrière, déjà extrêmement compétitif, mais à la marge de progression certaine.

XVMb4139cbc-7aa8-11e7-a269-a7211f8a3257

Enfin, en préparant l’officialisation à venir du rôle d’ambassadeur de Neymar pour la Coupe du Monde 2022 qu’il organisera sur son territoire, le Qatar renforce son soft power. La volonté clairement affichée depuis le départ de se servir du Paris Saint-German comme d’un symbole de sa puissance et de sa compétence atteint ici une nouvelle dimension. Dans un contexte de très vives tensions avec ses voisins du Golfe, le Qatar détourne l’attention médiatique et continue de se poser en partenaire privilégié du rayonnement de la France. L’émirat du Golfe se pose en bienfaiteur du football français. Il est en ce sens intéressant de constater que le sommet de l’Etat, Emmanuel Macron en tête, s’est félicité de l’arrivée du Brésilien dans la capitale du pays.

Ainsi le PSG, en contestant la position de Barcelone, a-t-il a montré que la lutte pour le contrôle des ressources (les joueurs) obéit à des règles qui peuvent être amenées à évoluer sous la pression des coups que sont prêts à jouer les acteurs sur le marché. A charge désormais pour le club parisien de légitimer cette démarche spectaculaire. Au vu des premières retombées médiatiques et économiques, le processus de justification a bien commencé.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s