Chelsea : Mourinho, quand le génie se caricature

José Mourinho va mal. Et avec lui, c’est tout le club de Chelsea, club qu’il a pourtant aidé à grandir au milieu des années 2000, qui vacille. Expulsé samedi en cours de match, repris par la Football Association (FA) pour ses mauvais comportements successifs, l’entraîneur portugais semble se trouver a un moment charnière de sa carrière. Ce qui a fait de lui l’homme public que l’on connaît paraît tanguer au gré de ses emportements répétés. Jusqu’à l’implosion ?

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Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu

Pourtant l’image de Mourinho a toujours été celle d’un entraîneur solide, intelligent, sur lequel le réel n’avait pas de prise. Depuis sa première expérience au plus haut niveau au FC Porto, club qu’il mena par deux fois à la victoire en Coupe d’Europe, l’homme s’est façonné une stature à part dans le football professionnel. L’auto-proclamé « Special One » s’appuyait sur des traits caractéristiques bien définis. Une connaissance tactique hors-pair, d’abord, forgée à l’université, qui lui valu d’être le premier d’une série de coaches lusophones de talent à être rangé dans la catégorie des professores. Une discipline mentale solide, ensuite, lui donnant un ascendant psychologique sans précédent sur ses groupes de joueurs, dont beaucoup lui vouent un immense respect. Enfin, une capacité à gérer ses relations médiatiques avec un talent communicationnel certain.

Le Mou, c’était pendant une dizaine d’années une valeur sûre dans le monde des entraîneurs. Insupportable pour beaucoup, qui critiquent son arrogance, sa morgue et sa condescendance. Génial pour beaucoup d’autres, enthousiasmés par l’énergie qu’il véhiculait et le vent de fraîcheur qu’il apportait dans un environnement souvent aseptisé et consensuel. Du pain béni pour les journalistes, une idole ou un être haïssable pour les supporters suivant leur camp. Son chef-d’œuvre sportif fut atteint en 2010, lorsqu’il remporta avec une équipe de légionnaires disciplinés et combatifs un triplé historique à l’Inter Milan. Il fut désigné meilleur entraîneur de l’année par la FIFA. Au sommet de sa gloire médiatico-sportive, il eut l’intelligence de se retirer après sa campagne d’Italie. La vie est un spectacle dont il faut savoir se retirer à temps.

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Celui qui voulait être plus grand que grand

Cependant Mourinho étant ce qu’il est, la destination qu’il prit immédiatement semble avec le recul marquer le début de son vacillement. Au Real Madrid en effet, il se trouva face à ce que le football compte de plus puissant en terme d’institution. Un monument historique, politique et économique dans lequel on pénètre avec révérence et précaution. Des notions qui ont toujours été étrangères à Mourinho. De ces trois années passées en Castille, le Portugais ramena certes une Liga, une Copa et une supercoupe. Cela se fit au prix d’une exténuation psychologique et médiatique totale. Sans arrêt sur la corde raide, la communication de Mourinho commença à tourner en rond, usant et abusant des mêmes ressorts, servant tour à tour les mêmes recettes. Personnage égocentrique et autoritaire, il voulut se faire plus grand que l’institution madrilène. En 2013, son mandat prit fin. Retour aux sources, dans sa « maison » du Sud de Londres. Chelsea, son Chelsea, l’accueillit à bras ouverts comme les bras de la croix de Saint-Georges. Mourinho était désormais devenu le « Normal One », assurait-il. « J’ai changé », clamait le désormais « entraîneur normal » à la manière d’un jeu de communication aperçu dans la campagne présidentielle française de 2012. Cependant comme le veut l’adage, chassez le naturel, il revient au galop.

Alors après deux premières saisons marquées par un renouveau sportif certain, couronné par un titre de champion en 2015, le sable commença a enrayer la machine bleue. Mauvais résultats, jeu d’une pauvreté étonnante, conflits avec plus ou moins tout ce que le football compte d’individus, la période vécue par le Mou depuis cet été s’avère turbulente. Chelsea pointe en cette fin d’octobre à une peu glorieuse quinzième place, reflet de 5 défaites, 2 nuls et 3 victoires, et d’une différence de buts défavorable (-4). Mourinho semble être arrivé ici dans une impasse, au terme d’un processus d’enfermement personnel, une logique négative qu’il a lui-même crée. Car axer sa communication sur l’offensive fonctionne un temps. Cela permet d’apporter du dynamisme, de donner le ton, d’orienter le choix des thèmes abordés, de surprendre ses interlocuteurs et de prendre de l’avance dans le jeu médiatique. Au bout d’un temps pourtant, une telle stratégie peut se retourner contre celui qui s’y enferme déraisonnablement.

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De paratonnerre à mec vénère

Beaucoup d’entraîneurs utilisent souvent leur fonction et leur personne comme des paravents ayant pour but de protéger leur groupe de joueurs, lorsque l’équipe connaît des moments difficiles. Souvent il apparaît que cette stratégie est assez efficace dans la mesure où il permet de centrer toute l’attention médiatique sur la personne de l’entraîneur. Celui-ci semble ainsi absorber l’ensemble de la pression et des responsabilités de la situation, ce qui a pour effet direct de détourner l’attention et de protéger ses joueurs.       « C’est moi le responsable, alors ne les attaquez surtout pas. Prenez-vous en à moi », demanda Mourinho aux journalistes après une défaite à Everton fin septembre. Une telle approche nécessite un manager mentalement solide et respecté par ses joueurs. Néanmoins, ce genre de stratégie ne fonctionne généralement que sur une courte période. À plus long terme, celle-ci peut poser problème si les résultats ne suivent pas. L’entraîneur de Chelsea utilise depuis longtemps, et surtout depuis son passage à l’Inter Milan, un mode de communication centré autour de sa personne, tout en déportant la grosse partie de la pression sur l’environnement immédiat et extérieur au club.

En raison de sa personnalité et de son charisme marqué, José Mourinho focalise une bonne part de l’attention médiatique, ce qui permet à ses joueurs de moins la ressentir. Dans le même temps, il développe une attitude agressive envers les parties prenantes internes et externes des clubs qu’il entraîne. Il prend régulièrement à partie les journalistes, il attaque au fil des matches ses adversaires, joueurs comme entraîneur, il interpelle les institutions dirigeantes quand il s’estime victime de choix contraires, il provoque les arbitres, et, plus récemment, il entre directement en conflit avec les membres de son staff ou traite sèchement certains de ses joueurs parmi les plus emblématiques. Pour justifier les manquements de son équipe, Mourinho a successivement accusé Eva Carneiro, l’ancien médecin du club, Asène Wenger, l’entraîneur d’Arsenal, l’épouse de Rafael Benitez, l’entraîneur du Real Madrid, son capitaine John Terry, le Belge Eden Hazard… La liste des boucs-émissaires sera bien un jour épuisée.

Celui qui était le meilleur paravent pour défendre ses joueurs se meut en premier accusateur contre son propre groupe. Cette fuite en avant perpétuelle se révèle intenable sur le long terme. Partout où il est passé, José Mourinho a fini par lasser.

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Quand la communication s’étouffe elle-même

Si la tension et le conflit comme mode de management ont fait leurs preuves, un tel fonctionnement ne peut durer que sur des périodes limitées.

Mourinho semble se caricaturer de plus en plus, pris qu’il est dans un cercle vicieux qu’il semble de moins en moins maîtriser, paraissant à bout de souffle. Un cirque l’amenant à abuser de l’ironie (« Je sais que beaucoup de gens sont heureux de me voir enfin, après tant d’années, dans une situation aussi compliquée de ma carrière »), de la menace envers ses propres dirigeants (« si le club veut me virer, ils doivent me virer car je ne partirai pas. C’est un moment crucial dans l’histoire du club, parce que s’ils me virent, ils virent le meilleur manager que ce club ait jamais eu. ») et de la provocation (« Les arbitres ont peur de donner des décisions en faveur de Chelsea. »). La parole de l’entraîneur est omniprésente en ce moment et il la véhicule de manière omnipotente (récemment il formula en conférence de presse une réponse de 7 minutes !). Il en découle le sentiment qu’il s’accapare l’ensemble des pouvoirs et qu’il ne peut tolérer que la lumière ne soit pas dirigée sur lui. À terme, il froisse les égos et excite les susceptibilités. S’étant volontairement positionné seul contre tous, Mourinho se replie sur lui-même et semble virer à la paranoïa médiatique et au déni de ses propres fautes. Son management, de plus en plus dur, son jeu conflictuel avec les journalistes, ses emportements, son agressivité, son absence de remise en question apparente finissent par exaspérer et, surtout, par ne plus être efficaces.

Génie de la communication, Mourinho a fini par se faire dépasser et dévorer par le personnage qu’il s’était lui-même crée, au commencement avec succès. Si la communication est affaire de répétition, force est de constater que de guerre lasse, elle peut parfois devenir inaudible.

Crédits photos : So Foot; Daily Mail

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