Le Bayern et Guardiola ou le « co-branding » réussi

Quand Josep Guardiola a pris ses fonctions à la tête de l’équipe première du Bayern Munich en 2013, les questions ont fusé. Celui qui avait tout gagné entre 2008 et 2012 au FC Barcelone était-il « bavaro-compatible » ? Car en terme d’identité et d’histoire, tout semble opposer le club catalan, dont Guardiola est l’une des incarnations les plus abouties, au géant de la Bavière. Pourtant près de deux ans après, force est de constater que le mariage est réussi. En passe d’être sacré champion d’Allemagne pour sa deuxième année consécutive, Pep Guardiola demeure en course pour le sacre en Ligue des champions. Retour sur les obstacles qui auraient pu entraver un « co-branding », une « alliance de marques », pas si évidente que ça, et sur les facteurs qui l’ont favorisée.

Pep Guardiola

Monsieur Subtil face au FC Hollywood

Imaginer Pep Guardiola au Bayern, c’est déjà faire l’effort de passer outre une incompatibilité supposée de tempérament. L’élève de Cruyff, Bielsa ou Menotti a toujours défendu une image de type modeste, tout en retenue et en discrétion. L’homme se veut calme, posé, réservé. Un peu rebelle également, à l’image de son club de cœur. Le Barça, et donc Guardiola, en tant qu’étendard de l’indépendantisme catalan et par extension de toutes les oppositions aux pouvoirs centraux quels qu’ils soient, revêt pour beaucoup de ses aficionados une image contestataire allant bien au-delà des simples considérations footballistiques.

FOOTBALL : Conference de Presse - Bayern Munich - 04/08/2014

Tout l’opposé du Bayern Munich, qui a gagné le surnom de « FC Hollywood » dans les années 1990 pour sa propension a abriter des confilts entre joueurs. Vénérable institution du Land le plus riche d’outre-Rhin, le club du sud de l’Allemagne aime revendiquer sa qualité de « club le plus détesté du pays » (tout en étant celui qui compte le plus de supporters…). Arrogant, supérieur, condescendant, le club reflète le conservatisme de la Bavière, région traditionnellement catholique et bourgeoise.

Comment la discrétion affichée d’un Guardiola aimant cultiver l’image d’un homme de l’ombre allait-elle se comporter dans l’environnement explosif d’un Bayern aimant la lumière ?

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Méthode douce et conflits bruts

Guardiola s’oppose également à l’image de marque du Bayern Munich au travers sa gestion des relations humaines.

Dans un vestiaire, l’entraîneur catalan tente souvent de ménager les égos, de favoriser l’entente cordiale. Un comportement fin que d’aucuns ont pu juger comme de la faiblesse, notamment au sujet de sa gestion de Lionel Messi, qui dit-on pouvait avoir l’ascendant sur son coach. La réalité semble plus subtile que cela. L’ancien joueur de Brescia s’appuie, comme beaucoup d’entraîneurs, sur une méthode de management à géométrie variable selon l’importance du joueur sur le terrain et en dehors. On ne dirige pas Xavi de la même manière que Montoya. Guardiola aime user d’une communication faisant la part belle à la prise en main individuelle de ses joueurs. Plutôt que l’évitement, il paraît davantage être dans l’appaisement. Peu porté à la confrontation, le Catalan préfère la méthode douce consistant à favoriser l’échange, le dialogue dans le but de responsabiliser ses hommes.

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La volonté de Pep d’euphémiser les conflits pour mieux les maîtriser, s’oppose à leur exacerbation par le triumvirat Hoeness-Beckenbauer-Rumenigge. La communication douce bottombottom de Guardiola semble de prime abord incompatible avec l’approche dure topdown en vogue au Bayern. La souplesse de l’ancien milieu défensif s’avère bien différente de l’attitude agressive des dirigeants historiques de Munich. Emanation d’une organisation interne fondée depuis les années 1970 sur le respect des codes et de la hiérarchie, Karl-Heinz Rummenigge, président du conseil exécutif, anime régulièrement les pages des tabloïds avec des interviews ponctuées de remarques fracassantes sur son propre club. On pourrait objecter que Joan Cruyff opère de même en Espagne, seulement le Hollandais, contrairement au Bavarois, n’est plus dans un rôle de décideur au Barça.

Au Bayern, les relations humaines ont souvent été tendues et une étincelle peut faire exploser le baril. Une certaine méthode du succès probablement, tant le Bayern a su au fil des années surfer sur son volcan pour garnir la plus belle armoire à trophées de Bundesliga. Si Guardiola a pour habitude de contourner les points de tensions, l’usage au Bayern est de rentrer dedans de plein fouet.

Dans le Bayern version Pep, quel procédé allait l’emporter : ménager la chèvre et le choux sauce catalane ou coup de pied dans la fourmilière tendance Bratwurst ?

Oliver Kahn

Indépendance managériale et ingérence dirigeante

Cette manière d’appréhender les relations humaines et le dialogue interne se répercute sur la prise de décision, le rapport entre les différentes cellules de l’entreprise. Guardiola l’a régulièrement fait savoir : il ne goûte que peu l’ingérence de sa hiérarchie sur son management. Il entend avoir l’entière mainmise sur la gestion de son groupe et veut contrôler la vie de l’équipe dans son ensemble. Ici encore, on pouvait douter de la compatibilité de cette approche avec la méthode bavaroise. Franz Beckenbauer, ancien président du club, aime à donner son avis sur la composition de l’équipe et critiquer les joueurs sur la place publique, sans que l’entraîneur principal en soit informé au préalable. Si Guardiola est discret, il n’en demeure pas moins susceptible et conscient de ses qualités. Pas sûr qu’une remarque cinglante ou un commentaire tranché de ses dirigeants ne soient pas perçus comme un empiètement certain sur son domaine de compétence.

Dernier paramètre de désaccord potentiel et découlant de tous les autres : le temps laissé à la mise en œuvre du changement. Dans la cocotte-minute bavaroise, est-il possible de ne pas céder à la pression du résultat à court-terme ? Quand on embauche quelqu’un de la trempe de Guardiola, lui laisse-t-on le temps d’appréhender son nouvel environnement et de mettre en place des idées nouvelles ?

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La force des institutions, pilier des clubs qui durent

Tout cet énoncé suffirait à anéantir les chances d’une collaboration pérenne. Sauf qu’après deux saisons, l’alliance entre Guardiola et le Bayern est un succès. A cela, on peut apporter deux facteurs explicatifs principaux.

Au premier chef, il apparaît que nous avons là affaire à des personnes raisonnables et intelligentes. En d’autre termes, chaque partie a fait un pas vers l’autre d’entrée de jeu pour assurer la viabilité du contrat. Guardiola, en arrivant dans un club et un championnat qu’il ne connaissait pas, a fait un réel effort d’intégration. Son arrivée à la tête de l’équipe ayant été annoncée six mois avant sa prise de poste effective, l’entraîneur a pu consacrer ce laps de temps à un apprentissage de la culture de son nouveau pays. Dès sa première conférence de presse, il parlait déjà couramment allemand. Pendant ces six mois, il a vécu en Allemagne, s’imprégnant des us et coutumes locales, visionnant un maximum de matches et commençant en amont à préparer la saison suivante.

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De son côté le Bayern a tout fait pour grandement atténuer ses « caractéristiques traditionnelles » évoquées plus haut. Du moins les a-t-il mis en veilleuse. Guardiola a eu le loisir de communiquer comme il le souhaitait, d’effectuer les choix tactiques qu’il voulait et d’engager les grandes orientations managériales qu’il désirait. On n’entend plus Beckenbauer, si ce n’est pour apporter son soutien au manager en place. Les conflits éventuels sont résolus dans la discrétion par Pep, et plus aux yeux des caméras par les dirigeants. L’entente a été permise par la présence de grands professionnels de chaque côté. Le triumvirat bavarois a eu l’intelligence de tempérer ses vieux réflexes d’omnipotence dirigiste pour laisser libre court à Guardiola d’assumer ses fonctions comme il l’entend. Une telle confiance est par exemple attesté par le soutien que Pep a récemment reçu en interne quand il a décidé de se séparer du médecin historique de l’équipe et de la sélection allemande, Müller Wohlfahrt.

Ardemment voulu par les dirigeants bavarois, Guardiola a bénéficié de la capacité de ces derniers à lui laisser l’espace dont il avait besoin pour exprimer son management.

FC Bayern Munchen v Raja Casablanca - FIFA Club World Cup Final

Le deuxième facteur de réussite de cette alliance d’identités, c’est Guardiola lui-même qui l’a affirmé en conférence de presse la semaine dernière. Le succès de notre collaboration n’est la conséquence d’aucun secret, a-t-il exprimé en substance. Il tient à la qualité des institutions du club bavarois. Et là on pointe un aspect fondamental du football moderne, de ceux qui tracent la ligne de démarcation entre le gotha et les autres. La force d’une entité, quelle qu’elle soit, c’est sa capacité à se renouveler tout en conservant ses fondamentaux. C’est sa compétence à conduire le changement tout en restant dans ses cadres préétablis et à gérer les éventuelles crises sans que cela n’ébranle les fondations de l’édifice. Quand Guardiola est arrivé au Bayern, il a intégré une structure solide, globale, qui supplante et encadre tout le reste. Les entraineurs, les membres du staff, les joueurs, les dirigeants, ne sont que de passage. Les structures institutionnelles, l’organisation hiérarchique, les valeurs, les supporters et l’histoire du club, demeurent.

En définitive, si le mariage ne semblait pas évident de prime abord, la stabilité émotionnelle de Guardiola a rencontré avec logique la force de l’institution Bayern, le tout englobé par un professionnalisme partagé et certain.

Crédits photos : échec et foot ; sport-niooz ; le 10 sport ; Bild ; Sport ; lapelotona

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