La NBA, spectacle postmoderne

Le championnat professionnel de basket-ball américain (NBA) a repris depuis deux mois. La compétition pour le titre final est lancée et s’annonce ouverte, les « franchises » (clubs) pouvant l’emporter paraissant plus nombreuses qu’à l’accoutumée.

L’occasion de revenir sur les composantes majeures qui modèlent l’identité de la National Basket Association, comme nous l’avions fait auparavant au sujet du championnat de football américain (NFL).

Cleveland

Le « sport américain par excellence »

Le basket-ball a été créé en Nouvelle-Angleterre en 1891 par un professeur et docteur en médecine, le Canadien James Naismith. Le premier terrain de basket est alors relativement éloigné de ceux que l’on connaît aujourd’hui: il n’y a alors pas de « parquet » et il est orné de deux filets de pêches aux extrémités. Il prend place au sein de la Young Men’s Christian Association (YMCA) de Springfield dans le Massachusetts. Déjà, éducation et santé physique apparaissent liées à ce sport naissant.

Il faut attendre les années 1970 pour que le jeu de basket-ball qui nous intéresse ici devienne celui pratiqué aujourd’hui. Permettons-nous ici de ne pas entreprendre l’histoire chronologique du développement de ce sport outre-Atlantique et effectuons un bond en avant de plusieurs décennies pour en analyser quelques grandes caractéristiques.

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Comme pour le football américain, mais dans des logiques et des trajectoires différentes, l’identité de marque du basket est composée d’items propres à l’identité même de l’Amérique du Nord.

Le joueur de basket rassemble ainsi en lui-même un ensemble important des caractéristiques qui font l’esprit américain : individualisme, multiculturalisme, dépassement de soi, extraction sociale par le mérite et l’effort, réussite symbolisée par l’argent… Il est intéressant de noter qu’en dépit de dispositifs tactiques très précis régissant le comportement des joueurs sur le parquet (courses, appels, positionnement…), une large liberté de mouvements est généralement accordée au joueur majeur de son équipe, le franchise player. Contrairement à ses coéquipiers qui doivent suivre un schéma de jeu prédéfini et borné par le coach, le franchise player est libre. En contrepartie, il est celui sur qui repose la conduite du jeu et ses conséquences. La liberté va de pair avec la responsabilité, autre thème majeur de la psyché politique et sociale américaine.

Du ghetto au big show

Là où la National Football League semble offrir un miroir à l’éducation et à la sociabilité de la classe moyenne américaine à dominante blanche résidant dans les villes de tailles relatives, la NBA se conçoit comme un ascenseur de la réussite sociale des minorités afro-américaines issues des ghettos urbains. Elevées au basket de rue, formées sur les playgrounds de Queens, South Side ou Compton, les futures stars de la NBA demeurent majoritairement issues de la même catégorie sociale. L’organisation éducative aux Etats-Unis conçoit le basket-ball comme un moyen autant qu’une fin. Le parcours scolaire puis universitaire doit amener à l’excellence sociétale américaine des jeunes des minorités au background défavorisé, grâce à leur entrée dans le processus de sociabilisation du basket-ball professionnel.

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Loin de certains clichés voulant par exemple que les joueurs de football (européen) professionnel aient la particularité de s’exprimer difficilement à l’oral, il est frappant de constater que les joueurs de basket américains possèdent une vraie aisance communicationnelle,  utilisant un vocabulaire similaire à celui de la middle class que leur milieu d’origine ne leur permettait pas forcément d’acquérir a priori.

Les basketteurs apparaissent façonnés par l’exigence d’excellence de l’individualisme éducatif américain. Presque tous formés à l’université, ils ont pour obligation de suivre un parcours éducatif mêlant apprentissage sportif et formation intellectuelle.

Régulation au pays de la déréglementation

Une autre composante intéressante de la NBA est la régulation économique dont elle fait l’objet par ses statuts juridiques, dans un pays où les structures économiques sont pourtant à dominante capitaliste. Cette donnée ne lui est pas propre car on la retrouve dans les trois autres ligues de sport US principales. La tonalité régulatrice résonne également en NFL (football américain), en NHL (hockey sur glace) et en MLB (base-ball).

Pour comprendre la possibilité d’une régulation économique (salaires, transferts, …) il faut d’abord noter que la NBA se conçoit comme une ligue « fermée ». Contrairement aux championnats européens de football par exemple, celle-ci ne comporte pas plusieurs divisions hiérarchiques entre lesquels des vases communicants permettraient la circulation (« promotion » ou « relégation ») des équipes. En NBA, les « franchises » sont appelées ainsi car les clubs sont des entités privées à part entière jamais rattachées définitivement à une seule et même ville. Elles peuvent par conséquent littéralement déménager. Saison après saison, ce sont toujours les mêmes franchises qui composent le championnat. Seuls des bouleversements ponctuels (déménagement, faillite, changement de nom, création ex-nihilo d’une nouvelle franchise…) peuvent entrainer une recomposition partielle de la NBA.

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Dans une telle organisation, il est estimé que l’intérêt sportif ne peut exister qu’avec un principe de régulation systématique en entrée et en sortie de championnat, entre les équipes les mieux et les moins bien classées de la saison précédente. L’idée est de permettre une « compression » des écarts entre chacune des franchises. Pour parvenir à cette ambition, deux moyens sont utilisés.

D’abord, un « salary cap », ou plafond salarial, définit une somme maximale que les clubs peuvent allouer à la rémunération de leurs joueurs. Il s’agit on le voit d’éviter un écart de salaires trop important, mais aussi et surtout, d’empêcher que ce soient nécessairement les mêmes clubs les plus riches qui achètent toujours les meilleurs joueurs.

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Le second mécanisme est la « draft ». Elle désigne la période de transferts d’avant saison, pendant laquelle les franchises ayant été le moins bien classé la saison précédente obtiennent la primauté du choix des nouveau joueurs qui intègrent la ligue (les « rookies »).

Cependant, malgré cette régulation, le championnat de basket-ball américain demeure capitaliste en ce qu’il représente un vecteur marquant de la dimension culturelle propre à cette idéologie.

Magic, Michael et David

Si la NBA devient ce vecteur formidable du capitalisme américain à partir du milieu des années 1980, elle le doit à l’émergence de deux personnalités hors du commun : Irvin « Magic » Johnson et Michael « His Airness » Jordan ; tous deux affublés d’un surnom qui deviendra prénom pour l’un et vocable marketing pour l’autre. Le premier fut le membre majeur (avec l’immense Kareem Abdul-Jabbar) des Los Angeles Lakers. Sa rivalité avec Larry Bird, meneur des Boston Celtics, structura la rivalité Est-Ouest, aboutissant au partage des titres de cette décennie entre les deux franchises.

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C’est bien le second qui propulse son sport dans une autre dimension lors de la décennie suivante. Joueur-marque, sportif iconique, Michael Jordan est probablement le premier sportif, toutes disciplines confondues, à développer un sens aussi aigu de son identité de marque. L’accroissement de ses partenariats, nombreux, avec de grands groupes, constitue un tournant. L’afflux massif de sponsors toujours plus lucratifs transforme les rapports entre le sport et le capital. Avec le concours de « MJ », la NBA, par la voix de son « commissionnaire » David Stern, change de dimension en devenant une « usine à rêves ». Elle se développe comme un groupe producteur de spectacles commerciaux, une ligue totalement privée qui gère elle-même ses filiales associées (les franchises), les employés de ces dernières (les joueurs, les staffs, les entraineurs), encaisse les revenus générés par les matches et cherche de nouveaux débouchés.

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La NBA, symbole de la logique culturelle du capitalisme

L’objet de la ligue est désormais d’« enchanter » les fans. C’est l’avènement d’un sportainement permanent, d’un divertissement planétaire. Les matches deviennent des « show times ». L’emballement médiatique se doit d’être de plus en plus effréné pour couvrir un spectacle toujours « bigger than life ». Cette spectacularisation du jeu est le fruit de la rencontre entre le monde du commerce et l’univers sportif. Les forces économiques fusionnent avec l’entité sportive pour donner naissance à une entreprise de spectacle solidement ancrée sur le sol américain et partant en même temps à l’assaut de la nouvelle mondialisation issue des années Reagan.

Le spectacle, est ici bien « un rapport social entre des personnes médiatisé par des images » (Guy Debord, La Société du spectacle). Les parquets de NBA deviennent le lieu de rencontre des différentes sphères du pouvoir. Cinéastes (Spike Lee au Madison Square Garden), acteurs (Jack Nicholson au Staple Center de Los Angeles), chanteurs (Jay-Z au Barclays Center de Brooklyn), ont leur place réservée dans les carrés VIP, aux côtés de personnalités issues des secteurs économiques et politiques.

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Sous l’effet du show et par son entremise, les hiérarchies sociales se brouillent dans les gradins des salles. Les identités sociales se déconstruisent et deviennent plus flexibles, plus multiples. Les références temporelles et locales éclatent. Le rapport au temps et à l’autre est centré sur le présent, le moment du match. En définitive, la NBA peut se concevoir comme un univers symbole de la postmodernité. La NBA s’impose comme un phénomène total étant tout à la fois un instrument éducatif, un mode de régulation sociale, un vecteur de diffusion de l’idéologie capitaliste et un sport spectaculaire. Le basket-ball professionnel s’est mué en bien de consommation courant.

Crédits photos: The New York Times ; L’Equipe ; Talking Baws ; USA Today ; Quick Meme ; Kicksaddict

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