La Coupe du Monde, miroir des Hommes ?

Une Coupe du monde et tout s’emballe. Sport, politique, économie, culture et société. Depuis un mois, l’actualité au sens large vit dans la foulée du Mondial. Celui-ci dicte les agendas des médias, dans tous les domaines et sous toute ses formes, sous la plume d’experts et d’amateurs, sous le regard de passionnés et de détracteurs. Objet global et multiple, le football offre un prisme d’analyse infini du monde contemporain. Il reflète les rapports de force qui le façonnent, identifie les groupes sociaux qui l’habitent et les enjeux qui le traversent. Sur bien des aspects, les acteurs de cette Coupe du monde rappellent que le football est un fait social totalisant. En vrac, petite revue volontairement désordonnée et stéréotypée de tout ce que le football évoque à cet instant T.

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Une mystique culturelle

Organiser une Coupe du monde au Brésil, c’est d’abord placer l’évènement sur la terre où le jeu à été porté au rang d’art. Dans l’imaginaire collectif, le Brésil est la Terre promise du ballon rond. Le futebol arte, certes moins facilement pratiquable pour les équipes de nos jours en ces temps de discipline tactique et de schémas de jeu fermés, demeure un marqueur fort de la symbolique rattachée au football. Dribbles chaloupés, passes à l’aveugle et coups du sombrero, l’idée du football samba est un langage du corps, une expression physique ritualisée et en mouvement. Le ballon doit être choyé, caressé, appréhendé avec respect. D’ailleurs, le terme « ballon » est féminin au Brésil. Sensualité, esthétique, douceur.

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Au Brésil se dressent aussi les scènes archétypales qui tiennent lieu de cadre à l’évolution des acteurs. A Rio, le football cliché se joue sur la plage. Soleil, culte du corps et maillot brésilien, la mystique de Copacabana, ville-plage empreinte de musicalité et vivant au rythme de la foule, habite l’inconscient footballistique. Des stades immenses et colorés, enfin, au premier rang desquels le Maracana, longtemps plus grand stade du monde avec ses 200 000 places et rassemblant toutes les classes sociales, servent de théâtre au joga bonito.

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Un poumon de l’air du temps

Cette Coupe du monde conduit également à constater l’entrée définitive dans l’information digitale générale. Jusqu’à il y a peu dévolus essentiellement aux journalistes et aux supporters, aux analystes et aux lecteurs, les réseaux sociaux d’information sont désormais accaparés par les acteurs du jeu eux-mêmes. Dès leur montée dans l’avion, les joueurs se meuvent en narrateurs en twittant leurs pérégrinations, en partageant leurs selfies sur les réseaux sociaux. Ils effectuent eux-mêmes, souvent sans le savoir, leur propre story-telling. Les journalistes, bien qu’envoyés en masse en Amérique du Sud pour couvrir l’évènement pour des médias traditionnels ou non, ne sont définitivement plus les uniques messagers des faits du jour. Le journal « L’Equipe » mentionnera tous les jours pendant la compétition les termes attachés au championnat du monde les plus utilisés sur les réseaux sociaux. Le football, sur le digital, devient un indicateur du vocabulaire employé et des idées diffusées. Par sa qualité de phénomène de masse universel, il est un marqueur de l’instantanéisation d’une information polymorphe et déstructurée, directe et immédiate.

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Autre phénomène contemporain, la vulgate écologique qui conduit nombre d’entreprises à établir une communication « verte » a servi aux organisateurs pour bâtir l’un des piliers de leur discours promotionnel. Les stades construits pour cette Coupe du monde devaient tous relever d’une conception « éco-consciente » et respecter l’environnement. Sujet important pour un pays qui abrite la plus grande forêt du monde et dont l’un des représentants les plus populaires a récemment été entendu dans les travées de l’Assemblée nationale française.

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Un révélateur de rapports sociaux

Le Mondial brésilien reflète également les positions actuelles de différents groupes sociaux et l’état de leurs relations. Les manifestations et les violences qui émaillent le pays depuis qu’il a été choisi pour organiser l’évènement rappellent que le climat social continue d’être délétère au Brésil depuis des années. Souvent présenté comme un formidable accélérateur économique, le Mondial n’a semble-t-il ici pas tenu ses promesses. Les plaies sont nombreuses et les pansements pas assez larges. L’économie se trouve dans une situation de stagnation inquiétante, notamment en raison de ses ses structures fermées incitant peu à l’investissement. La production industrielle est en plein marasme, symbolisé par la situation de Petrobras, entreprise pétrolière détenue par l’Etat sensée être le fleuron énergétique du pays et devenue le principal garant du remboursement des programmes sociaux.

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Pour faire entendre son mécontentement face à ces problèmes sociaux, politiques et économiques, une partie de la population voit dans l’évènement planétaire une occasion rêvée de se faire entendre. Si la violence est endémique au Brésil depuis les années 1950 et la cohabitation des favelas et des quartiers d’affaires, elle se cristallise aujourd’hui bien au-delà des bidonvilles et de ses habitants. La nouvelle classe moyenne apparue dans les années 2000 attend un « retour sur investissement » et un avenir à la hauteur des efforts consentis pour parvenir au transfert social dont elle a bénéficié. Les grands rassemblements médiatisés ont depuis longtemps été accaparés par les individus pour porter leurs revendications. Les évènements sportifs, et en particulier ceux touchant au football, apparaissent comme des fenêtres d’exposition privilégiées, en particulier pour des syndicats toujours prompts à profiter d’un pourrissement du climat social.

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Une photographie politique

La classe politique, indigente et corrompue, ne semble plus en mesure de porter les réformes nécessaires. L’argent devant servir à une bonne organisation de la compétition a semble-t-il été dilapidé, entraînant un gouffre financier dont les cordons ont complètement lâché (le coût estimé du Mondial s’élevant à 11 milliards d’euros). Le discours récurrent sur l’incompétence des responsables politiques et leur incapacité à répondre aux besoins de leur population, discours qui traverse l’ensemble des pays démocratiques, trouve ici une tribune privilégiée.

Et comment ne pas être tenté de dresser un parallèle entre la structure administrativo-politique brésilienne et la supra-instance qu’est la Fédération internationale de football (FIFA) ? Le rôle de la plus haute organisation du football, sorte de gouvernement mondial établi à Genève, interroge. La FIFA semble parfois jouer un jeu trouble, bien loin du terrain et de l’essence du sport. Elle s’affirme de plus en plus comme imprégnée de la froideur des élites issues d’instances supranationales et bureaucratiques. Déconnectée de sa base, non élue démocratiquement mais contraignant les pays organisateurs à tout un ensemble de restrictions juridiques et économiques, la Fédération internationale gêne.

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Le football apparaît encore une fois, et plus que jamais, comme le reflet du monde, de la société, de ses bonheurs, de ses espoirs et de ses gouffres, de ses vicissitudes et de ses défauts. C’est en ce sens qu’il demeure un formidable laboratoire d’observation des hommes. Et, en ce qu’il est un tout social reflétant à sa façon une part de la réalité de chacun d’entre nous, réjouissons-nous. Profitons de ce qui demeure un événement majeur. Regardons, appréhendons, décortiquons, objectivons autant que faire se peut, et constatons à quel point le football est un fantastique révélateur de ce que nous sommes.

 

Crédits photos: L’Express, Le Point, RT, FIFA

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