Le « Nouveau Roland-Garros », syndrome du tout-politique français ?

Roland-Garros 2013, c’est parti depuis hier. En coulisse, on prépare depuis de longs mois déjà le projet d’extension du site de la Porte d’Auteuil, évalué à 340 millions d’euros. Cependant, en mars, la convention entérinant le projet et signé entre la Maire de Paris et la Fédération française de tennis a été annulée par le Tribunal administratif. L’affaire, complexe, a pour le communiquant l’intérêt de présenter tout un panel des différentes composantes impliquées dans le petit monde sportif français. Comme c’est la règle dans tous les secteurs économiques du pays, on constate que la politique tient une part non négligeable dans les transactions qui se jouent entre les acteurs. Petit revue des stratégies de chacun avant de se plonger dans le jeu de la terre battue pour quinze jours… voire plus, si la météo continue de rappeler le besoin urgent d’un Court Philipe-Chatrier couvert.

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Mairie, la bonne affaire

La majorité socialiste a dès le lancement du projet soutenu la Fédération. Son argumentaire se veut complet et ses arguments cohérents. L’idée forte du message est que le maintien de Roland-Garros dans la capitale participe de son « rayonnement international » et permettra de créer des richesses. Une démonstration cohérents. L’idée forte du message est que le maintien de Roland-Garros dans la capitale participe de son « rayonnement internationalclassique de l’économie en général et de l’économie sportive en particulier. Un évènement sportif majeur permet de lancer des travaux d’envergure, donc de multiplier les contrats, les emplois et les rentrées d’argent dans un premier temps. Ensuite, le réaménagement nécessaire de l’environnement immédiat du complexe sportif est bénéfique au quotidien, car dans ces travaux est inclus un volet annexe comprenant un ensemble de plus-value pour la population (tramway, crèches, logements…). Bertrand Delanoë s’est donc voulu clair. Pour lui, le projet d’extension du site actuel est « une chance » et même « une bonne affaire », la redevance perçue par la Ville passant de 1,5 M€ aujourd’hui à 7 M€. Le maire s’est même voulu lyrique en affirmant que ce projet allait permettre de « réinventer » Roland-Garros et l’environnement urbain.

S’il ne faut pas, en politique encore plus que dans d’autres domaines, s’emporter dans des raccourcis faciles et des explications alambiquées, force est de constater qu’en axant sa communication sur « les Parisiens », Bertrand Delanoë permet à celle qui veut lui succéder de se construire une image de proximité et de compréhension. « Vous voyez, j’ai résisté aux demandes exorbitantes de la Fédération et à ses envies de départ, tout en préservant votre cadre de vie au quotidien », pourrait être le filigrane du message d’Anne Hidalgo, la candidate désignée pour succder à l’actuel maire de Paris. Qui plus est, elle s’adresse ainsi à une population globalement aisée de l’Ouest parisien qui n’est pas son cœur électoral. Grappiller quelques voix du côté du fief de Claude Goasguen, maire UMP du XVIème, n’est pas inintéressant dans l’optique des municipales à venir.

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Le sceau de la justice

La situation a conduit la justice, par l’intermédiaire du tribunal administratif de Paris, à suspendre en février l’avancée du projet. L’instance joue évidemment de sa légitimité institutionnelle et d’un argument d’autorité judiciaire. La communication du tribunal s’inscrit ici dans le registre qui est attendu de la part de toute autorité de justice. Le tribunal met en avant un jugement neutre émis après une délibération approfondie. Ce sont les arguments mis en avant pour justifier la décision rendue qu’il s’agit d’examiner.

On s’aperçoit que là aussi, le volet « patrimoine historique » tient une place importante dans le vocabulaire employé. Le tribunal estime que le sol du jardin d’Auteuil aurait dû au préalable être retiré de l’inventaire supplémentaire des patrimoines historiques. L’autorité judiciaire a également considéré la délibération entre les diverses parties comme « illégale », estimant que les conditions financières octroyées par la mairie de Paris à la Fédération au titre de la redevance due à la ville étaient bien trop avantageuses. La mairie récupérerait en effet une somme certes plus importante que ce qu’elle touche actuellement de la part de la FFT, mais bien en-deçà de ce qu’elle paraissait en droit de réclamer, vu les avantages consentis à la Fédé. Enfin, dernier point de l’argumentation, le tribunal a fustigé le manque de communication de la Mairie, qui n’aurait pas une attitude suffisamment transparente vis-à-vis des élus.

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FFT, la glorieuse incertitude du sport

L’instance dirigeante du tennis hexagonal présente des arguments de légitimité et de réalité. En tant qu’organisateurs du tournoi, ils ont la légitimité pour décider en dernier ressort du lieu où la Quinzaine doit se dérouler. Ils arguent de leur compétence et de leur connaissance pour présenter un discours d’expert. Si des travaux conséquents n’étaient pas entrepris, Paris risquerait de se faire dépasser par Madrid comme ville organisatrice du tournoi du Grand-Chelem sur terre-battue. Il existerait donc une nécessité vitale pour l’ensemble des partie-prenantes de s’entendre rapidement pour palier à une défaillance qui ne ferait que croître depuis plusieurs années. Sur ce point, il est difficile de leur donner tort. De plus, d’un point de vue pratique, il  ressort qu’une compétition de cette ampleur ne peut se permettre de se dérouler avec des courts qui ne peuvent être couverts en cas de forte pluie. Tous les ans, le tournoi subit au moins une journée entière d’interruption météorologique. Dans un contexte de diffusion vidéo multi-canal avec des enjeux économiques toujours plus élevés, un évènement attirant des spectateurs du monde entier et mobilisant des milliers de professionnels ne peut plus se permettre d’être soumis à l’aléatoire du ciel.

Les décideurs de la Fédération axent donc leur message sur un schéma « légitimité-nécessité-écoute ». Ils estiment ainsi avoir tout fait pour se montrer conciliant avec la Mairie, qu’ils ont écouté et accompagné dans sa réflexion. La FTT communique avec une dose d’altruisme. Elle envisage le projet certes car elle doit le mettre en place, mais également parce qu’elle souhaite du bien à la Mairie de Paris et à la Ville. Grands princes, les responsables du tennis français offrent même à Paris le tournoi qu’elle « mérite ».

poker menteur

En fait, la Fédération a très bien joué son poker menteur, en faisant mine de vouloir quitter Paris pour mieux y rester après avoir obtenu les concession qu’elle désirait. L’arbitrage s’est effectué sur le mode : « notre souhait premier est de rester dans la capitale, mais si cette perspective doit être entravée de trop nombreuses contraintes, nous n’hésiterons pas à aller voir ailleurs ». Or, la Mairie comme le Tournoi ont besoin l’un de l’autre. La première parce qu’organiser l’un des quatre championnats les plus prestigieux au monde offre un rayonnement à la Ville. La seconde, parce qu’apposer la marque de la Ville Lumière et le cadre cossu du XVIème arrondissement à son évènement sportif demeure infiniment plus vendeur qu’une délocalisation en grande couronne, dans un cadre peut-être plus moderne et fonctionnel, mais loin du centre et peu connu.

La Mairie de Paris a donc eu beau jeu d’accéder aux requêtes de la FFT, sous couvert de garder Roland-Garros « aux Parisiens ».

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Les associations de riverains, les plus offensifs

A ces trois discours principaux, viennent se greffer des messages de groupes de « contestation », exprimés avec plus ou moins de cohérence et de manière plus ou moins explicite.

A l’argumentaire « global » et volontiers ambitieux de la Mairie, les riverains et les opposants au projet se veulent plus pragmatiques, plus « terre-à-terre ». Eux estiment être dans le principe de réalité, au plus près du problème, au contraire de la Ville qui ne penserait qu’au terrain électoraliste sans mesure ni raison garder. Leurs interventions paraissent toutes sous-tendues par une forte contestation. Ce groupe se place sous plusieurs registres de discours.

Leurs argumentations relèvent du domaine affectif lorsqu’ils évoquent la proximité qu’ils possèdent avec le lieu des travaux. Ils mettent en avant leur qualité de riverain qui leur permet d’être au plus proche du terrain. Ils se veulent donc les mieux informés et les premiers concernés par la mise en œuvre du projet et les conséquences qui en découleraient. Un deuxième niveau argumentaire se situe dans la tonalité historico-écologique que les opposants utilisent en évoquant le caractère « classé » des Serres d’Auteuil. Or, eux entendent au contraire « préserver les espaces verts » et la flore unique du lieu. Dans un pays où la préservation des monuments et du patrimoine relève de la culture, cet argument prend des allures de massue. Enfin, pour gagner en crédibilité, ces acteurs se placent dans une posture de compétence. En présentant un contre-projet, ils gagnent en crédibilité et proposent une solution alternative pour montrer que d’autres solutions peuvent être mises en œuvre. De plus, ils affirment que leur idée ne coute pas plus cher.

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Du pain béni pour l’opposition

Un tel positionnement leur permet d’interpeler un ensemble d’acteurs « officiels » et de recueillir un certain nombre de soutiens. En premier lieu, les partis politiques, en l’occurrence l’UMP et Europe-Écologie Les Verts. L’ensemble hétéroclite des élus parisiens du parti écologique, pourtant allié au PS, le maire UMP de Boulogne-Billancourt et une partie des conseillers UMP du XVIème ont ainsi apporté leur soutien, moral et financier, aux opposants. En second lieu, les associations France Nature Environnement, la Société pour la protection des paysages et les Vieilles Maisons de France, qui trouvent ici un terreau favorable à la justification de leurs activités, ont fait entendre leurs voix. Un cocktail assez détonnant, où tous les bords politiques sont confondus, aidés par des associations spécialisées dans la contestation. Les discours des personnalités politiques se rejoignent, et on se pincerait presque en entendant les UMP Jean-François Lamour Claude Goasguen désigner le « sport spectacle, les banques suisses et monégasques » et « les puissances de l’argent » auxquels ils ne faut « pas céder » comme marionnettistes officiant derrière toute cette affaire. Des accents mélenchoniens que n’auraient pas reniés… leur alliés Verts de circonstance.

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On le constate, « l’affaire » du projet d’extension du site de Roland-Garros sert de prétexte à une série de revendications, de prise de position et de proposition provenant d’acteurs a priori très différents. Ces discours servent d’illustration à la porosité du sport avec tout un ensemble de champs sociaux. Dans une France où le politique a pour habitude de se méler de tout, surtout de ce qui ne le concerne pas forcément, il sera intéressant de suivre l’évolution des délibérations à l’oeuvre. Ce sera peut-être une idée de l’air du temps du pays, conservateur ou entreprenant, écologique, libéral ou contestataire, politiste ou économiste, patrimonial ou créateur, ou peut-être tout cela à la fois, qui se dessinera.

Crédits photos: leparisien ; lejdd ; lexpress

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