Le Barça, judiciarisation et déshumanisation du football?

Suite au quart de finale aller de Ligue des champions disputé mardi dernier au Parc des Princes entre le PSG et le FC Barcelone (2-2), le club catalan a décidé d’envoyer une lettre de plainte à l’UEFA. En cause, le hors jeu non sifflé d’Ibrahimovic sur le premier but parisien, la sortie de deux Barcelonais hors du terrain pour qu’ils se fassent soigner et le manque de visibilité dont ont pâtis les supporters de la tribune visiteur. Une approche procédurière devenue une habitude pour le club catalan. Un décalage entre le jeu proposé et l’attitude des joueurs sur le terrain et le comportement des dirigeants vis-à-vis des instances du football qui témoigne peut-être d’un défaut de communication.

L’approche classique du challenger. Oh wait

La méthode qui cherche à faire porter le poids d’une injustice subie sur un autre relève du répertoire d’action classique des clubs de football. Il s’agit généralement de « mettre la pression » sur son adversaire. En l’occurrence, le FC Barcelone entend en agissant ainsi perturber le Paris Saint-Germain et le corps arbitral avant le match retour du 11 avril. La démarche n’aboutira probablement pas sur le plan juridique, mais ce n’est pas l’important. Ce qui compte, c’est le message envoyé par le Barça : « nous sommes victimes d’un certains nombres de vents contraires, mais nous restons vigilants et savons faire face, dignement ». Rien de tel pour énerver les joueurs parisiens et créer une atmosphère de doute dans la tête du corps arbitral lors du match retour.

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Un procédé classique. En France, Jean-Michel Aulas avait lors des grandes années lyonnaises l’habitude de se placer dans la posture de la victime, du naïf qui a été trop gentil et n’avait rien vu venir. Un positionnement qui revient ces derniers temps dans les paroles du président de l’Olympique Lyonnais.

Cette démarche est d’habitude entreprise par une équipe challenger, soit dans le domaine sportif (par exemple, le Chelsea de Mourinho), soit en termes de popularité (l’OL des années 2000). La visée est alors se placer dans la peau de l’outsider brimé par les dominants déjà établis qui refusent de laisser la place, et font jouer de leur pouvoir d’influence pour casser la dynamique du petit. L’idée principale est de tirer sur la corde sensible des instances officielles et du public, pour se faire passer, à tort ou à raison, pour la victime de choix toujours défavorables.

Souvent, cette approche a pour effet d’exacerber les positions en les polarisant. D’un coté, les défenseurs du « petit » supposé se rallieront autour d’un cause commune, la défense du faible contre l’oppresseur. C’est généralement le camp le plus fourni en nombre car il réunit un ensemble d’acteurs hétéroclites : supporters du club en question, mais également « suiveurs » plus prompts à prendre la défense de l’opprimé, médias favorisant la polémique pour vendre, personnalités politiques flairant la bonne opportunité de com’ positive à peu de frais.

De l’autre, une communauté plus restreinte et plus homogène d’individus qui opère ce que la sociologie politique américaine nomme un « rally ‘round the flag », un rassemblement autour du drapeau lorsque celui-ci est menacé. Majoritairement des fans fidèles du club mis en cause, ces « défenseurs » renforcent leurs positions en faisant face à ce qu’ils estiment être un comportement inapproprié, excessif ou démagogique de la part des « accusateurs ».

Par conséquent, en ce qu’elle favorise les regroupements et permet de « se compter », cette stratégie est donc susceptible de renforcer les deux camps.

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Vous avez dit « challenger » ?

On le constate, cette stratégie de communication, visant à faire porter sur un tiers la charge des avantages accordés à l’adversaire tout en se dédouanant de sa part de responsabilité, n’est pas nouvelle. Elle est d’ordinaire l’apanage du « petit » avéré ou fantasmé.

Or, force est de constater que le FC Barcelone n’est pas exactement l’équipe challenger sur la cartographie du football mondial contemporain. Ce serait même tout l’inverse, bien entendu. Le club culè est parvenu a imposer sa domination dans toutes les catégories. Champion sportif bien sûr, mais aussi champion dans l’évolution du jeu, dans le marketing, l’image, l’économie, voire la politique (universalité, régionalisme, altermondialisme…). S’il est bien un acteur dominant dont les prises de positions influencent le mainstream sportif dans son ensemble, c’est le Barça.

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Alors, pourquoi cette stratégie légaliste, voire victimaire (j’ose le mot) ? C’est justement toute la question, et l’incompréhension.

Le Barça donne parfois l’impression de se faire l’illustration footballistique de la judiciarisation de la société. Bousculé par des évènements contraires, un environnement défavorable, l’entité victime va chercher à porter la contradiction sur le terrain de la légalité. On se tourne vers les institutions compétentes pour dire le Droit. Cela permet de se détacher de l’émotion en confiant le règlement du différend à une instance envisagée comme neutre car habillée des ors de la justice. En sortant le débat du terrain de jeu pour le porter sur la place du Droit, le club catalan le déshumanise.

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La déshumanisation imparfaite

On peut aller plus loin pour tenter d’expliquer l’attitude du club catalan. Habituellement, le dominant n’a pas besoin de se rabaisser à contester par tous les moyens des décisions contraires à ses intérêts lorsque ceux-ci ne sont pas véritablement mis en danger. Il lui suffit de continuer à entretenir sa position de domination en capitalisant sur ses forces, ici pour le Barça, la supériorité technique incontestée et incontestable.

Or dans cette séquence, Barcelone agit avec paradoxe. Sa communication ne correspond pas aux normes comportementales attendues d’une institution de son importance. D’autant que le club, et c’est le plus étonnant, n’a de cesse de jouer au « gentil ». Le Barça se conçoit et s’appréhende comme le club sympa par excellence, que tout le monde aime, connaisseur de football ou simple suiveur. Tout le travail sur l’image de marque de la part du FCB consiste justement a construire un édifice sans aspérité. Les joueurs sont souriants, lisses, aimables … parfois un peu monotones. Le jeu proposé est esthétique, le beau football est porté à des hauteurs paroxystiques, l’équipe barcelonaise est un vecteur de spectacle simple, pur et premier. Pour la beauté du geste.

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Mais l’absolu n’existe pas. Le manichéisme, non plus. Les entités sportives, au même titre que les individus, demeurent des systèmes complexes traversés par des courants divers. Elles ne sont pas des tours monistes « sans portes ni fenêtres » (Spinoza) agissant constamment de manière univoque, cohérente et contrôlée. A force, et c’est une critique majeure que ses contempteurs lui adressent, le Barça peut exprimer une image déshumanisée, robotisée, vidée de substance. Une entité devenue monocorde car trop polie. Le club gentil serait devenu un peu faux-cul.

Il faut croire que la communication ne peut pas tout et que le diable peut bel et bien se nicher dans les bons sentiments. La communication ne peut pas tout contrôler. Il faut peut-être voir dans la propension que le FC Barcelone montre à porter sur le terrain « juridique » chaque petite contrariété qu’il rencontre une résurgence « d’humanité » et de retour momentané d’un « ça » freudien habituellement maîtrisé.

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