Affaire M’Vila : et si le problème, c’était la FFF ?

L’épisode s’est transformé en psychodrame dans le petit monde médiatico-sportif. Les joueurs de l’équipe de France espoirs, coupables d’une virée à Paris à trois jours d’un match décisif pour la qualification à l’Euro, ont tous écopés de lourdes sanctions de la part des instances dirigeantes du football français. Avec, en fer de lance, le joueur du Stade Rennais Yann M’Vila, déjà sujet à des sanctions disciplinaires ces derniers temps. Le milieu de terrain a donc été suspendu d’équipe nationale pour vingt mois. Il ne pourra par conséquent, au mieux, pas rejouer avant l’été 2014. Et sera donc privé de la Coupe du Monde qui se disputera au Brésil cette année-là.

Si la décision, inédite par son ampleur et sa sévérité, avait pour but de susciter le débat, c’est réussi. Si elle avait pour intention d’asseoir l’autorité de la Fédération française de football (FFF) et de clarifier son fonctionnement, c’est raté.

M’Vila, un symbole si français

Que les choses soient clairement posées. On n’entend pas par ce billet défendre Yann M’Vila. Ce joueur apparaît manifestement surcoté depuis qu’il est titulaire dans son club formateur. Doté de qualités techniques incontestables, il pèche par son irrégularité, son incapacité à répondre aux exigences de son club en tant que capitaine, et ne semble pas posséder un QI football très élevé. Cependant, il est jeune (21 ans) et peut encore s’améliorer dans tous ces aspects, techniques, tactiques, et comportementaux. Car le potentiel est là. Malheureusement pour lui, et peut-être à son corps défendant, il est un symbole de ces joueurs français talentueux que la Ligue 1, dans un réel problème de communication, élève au rang de futures stars alors que leur carrière débute à peine, et qu’ils n’ont absolument rien prouvé encore au haut niveau.

Le schéma est connu. Un jeune joueur français enchaîne quelques bonnes performances, il suscite l’attrait des journalistes, et, très vite, on l’élève au statut de futur grand. Enthousiasme populaire démesuré, admiration médiatique précipitée, et, par retour de bâton, descente en règle dès que le ballon ne tourne plus rond. La France du football possède ce criant défaut de s’emballer sans proportion dès qu’un jeune talent joue plutôt bien au football.

L’attitude récente de Yann M’Vila, énième épisode d’incorrections successives, doit être condamnée pour ce qu’elle est : un manque de professionnalisme patent pour un individu dont le métier exige un minimum d’hygiène de vie et de sérieux. Si le joueur est relativement bon, son comportement est inadmissible. Le verdict s’avère sans appel : ce joueur moyen dans le jeu et incorrect dans l’esprit, n’a pour le moment pas sa place en équipe de France.

La décision de la Fédération est donc la bonne ? Eh bien non, justement. S’il fallait marquer le coup, la sanction se révèle ridicule car disproportionnée. Plus encore, elle est frappée du sceau de tous les travers de la FFF.

Gestion des cas disciplinaires par la FFF et com de crise

La communication de la FFF n’a pas atteint son but, tant les avis divergent sur l’opportunité d’une telle opération.

D’abord, la sanction est démesurée au regard des précédents. Pourquoi condamner M’Vila à vingt mois de suspension pour sa sortie à Paris, quand ceux qu’on a appelé les « mutins » du bus de Knysna, lors de la Coupe du Monde sud-africaine, n’ont écopé que de quelques matches ? L’échelle des remontrances apparaît incohérente. Pire, elle ne semble même pas exister. Ce sont le bruit médiatique et les circonstances du moment qui dictent les orientations de la commission de discipline de la Fédération. On pourra noter en ce sens la tenue prochaine d’élections pour élire le futur président de la FFF. L’actuel président Nöel Le Graët, jugé trop tendre à ses débuts, et candidat à sa propre succession, voulait peut-être montrer un visage plus ferme en campagne électorale

Ensuite, la décision a été rendue par une commission issue d’une institution qui n’a pas été exempte de tout reproche depuis une quinzaine d’année. Sans remonter trop en arrière, on rappellera le fameux épisode, en 2002, des dépenses de Claude Simonet, le président de l’époque, pour son voyage en Corée du Sud lors de la Coupe du Monde. 55 000 euros de frais, dont 4 800 en Romanée-Conti. On mentionnera également, l’année suivante, le scandale des comptes maquillés par l’instance dirigeante du football français. On ne se fera pas écho, dans l’organigramme de la FFF, des empilements hiérarchiques opaques, du fonctionnement nébuleux de certaines fédérations régionales ou de l’esprit parfois peu en phase avec l’environnement sportif de certains dirigeants en poste depuis une bonne vingtaine d’années.

L’instance dirigeante n’a toujours pas résolu ses problèmes de gouvernance interne. Elle n’en finit pas de ne pas tirer les leçons du passé. Elle ne fait rien pour endiguer cette impression d’amateurisme et d’incompétence qu’elle véhicule à chaque fois qu’un événement vient troubler le fonctionnement douillet de dirigeants trop bien en place.

Légitimité et effet de source

On mesure la portée d’un message à la manière dont sa communication est reçue par les récepteurs. Pour être entendu, un message doit être transmis de manière audible par un émetteur clairement identifié, au moyen d’un canal fiable, en évitant au maximum les « bruits » qui pourraient le brouiller. Il doit être reçu avec clarté par celui à qui il est adressé. Surtout, pour être lisible, une communication doit être formulée par un émetteur crédible. C’est ce qu’on appelle « l’effet de source ». Plus l’entité émettant un message est perçue comme fiable et légitime par son interlocuteur, plus ce message aura de chance d’être performatif et enregistré.

Dans le cas du rendu de la sanction, la Fédération française de football est-elle un émetteur légitime ? On peut en douter. Ici, peu des paramètres pré-cités semblent complètement remplis.

La principale raison en est simple: la source du message s’avère peu légitime. Bill Shankly, mythique entraineur de la glorieuse épopée des Reds de Liverpool dans les années 1970, a eu un jour ces mots, définitifs, sur la répartition des fonctions entre les différents acteurs de la sphère du football : « Dans un club de football, il y a une sainte trinité : les joueurs, le manager et les supporters. Les présidents n’ont rien à voir là-dedans. Ils sont juste là pour signer les chèques. »  En d’autres termes, les joueurs jouent, les entraineurs entrainent, les supporters supportent et les dirigeants dirigent.

Ce qui signifie que chaque élément doit être réglé par les individus qui en ont la légitimité. Les dirigeants bureaucrates de la Fédération ont pour fonction de s’occuper de l’organisation, du juridique, des partenariats, des relations institutionnelles. Mais en aucun cas ils ne sont habilités à juger de l’aspect sportif. Ce n’est pas leur rôle, même dans un pays où l’exécutif a par tradition la volonté de se mêler de tout, et surtout de ce qui ne le regarde pas. C’est au sportif de décider de la faisabilité des convocations, pas à l’administratif.

Dans le cas présent, la source légitime pour émettre une sanction aurait bien entendu été le principal responsable du domaine sportif de l’équipe de France: le sélectionneur Didier Deschamps. En tant que sélectionneur, il est entre autre garant du choix des joueurs et de leur management. S’il juge qu’un joueur manifeste un comportement inapproprié, s’il l’estime irrespectueux, c’est à lui, et lui seul, de prendre les mesures nécessaires pour le rappeler à l’ordre. M’Vila a fait n’importe quoi, il a eu un comportement lamentable? Le sanctionner d’une amende conséquente et ne plus l’appeler pendant un moment pour le faire réfléchir aurait largement suffi. A Deschamps, le sélectionneur et dans les règles maître du domaine sportif, de décider de la suite, comme il est en train de le faire avec Samir Nasri pour des raisons comportementales, et dont on n’entend plus parler.

Si Deschamps veut sanctionner M’Vila, libre à lui de ne plus l’appeler. Une non-sélection peut en soi être vécue comme une punition. Cesare Prandelli, le sélectionneur de la Nazionale, n’a pas eu besoin de la Fédération italienne pour écarter Daniele De Rossi, auteur répété de comportements jugés coupables. Il lui a suffit de ne pas le sélectionner. C’est tout, et c’est bien suffisant.

Foot, morale, et bureaucratie

Finalement, cette situation semble sous-tendue par cette passion bien française pour la bureaucratie, les commissions et les règlements. Dans cette affaire, il ressort qu’encore une fois, au sein d’un secteur institutionnel, en l’occurrence ici le football français, ce n’est pas l’humain qui a la main, en l’occurrence ici le sportif, mais l’administratif. Si on a poliment convié aux délibérations pré-sanctions Erick Mombaerts, le désormais ex-sélectionneur des Bleuets, ce ne sont pas les sportifs qui ont décidé de sanctionner les joueurs. Tout cela a été décidé par des technocrates déconnectés, tranquillement installés dans leurs confortables bureaux du boulevard de Grenelle. Le football demeure une affaire d’hommes, pas de paperasse.

En dépit de toutes les promesses, c’est donc encore une très mauvaise opération de com’ pour le football français. La FFF souffre depuis trop longtemps d’un problème d’image, et ce n’est pas une mascarade comme celle qu’elle nous a offerte qui va l’améliorer. Avant de sanctionner à tout-va, peut-être l’instance devrait-elle sérieusement songer à se réformer et à faire son aggiornamento.

En définitive, on statuera sur le fait que certains joueurs je-m’en-foutistes, égoïstes et indisciplinés ne comprennent de toute façon pas la méthode pseudo-juridique de la Fédération. Car il ressort qu’elle n’est ni cohérente, ni légitime, ni appropriée.

Qu’on mette ces joueurs au placard en n’en parlant plus, qu’on les incite, par le jeu, et pas par le règlement, à faire profil bas. Dans ces cas-là la meilleure communication est de ne rien faire, c’est-à-dire de ne plus sélectionner M’Vila pendant quelques temps. D’ailleurs, M’Vila s’exclut tout seul, de lui-même, et montre jour après jour son incapacité à assumer un rôle qu’il ne mérite pas. Mais c’est au sportif de le décider, à Deschamps, au football.

Laissons le football parler, et on n’entendra plus parler de la FFF.

Crédits photos: Le Dauphiné; 20 Minutes; Le Monde; The Telegraph

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